MONTRER LA COLONNE

Bonjour ! Tout d’abord, pouvez-vous revenir sur l’histoire de Fashion Revolution : quand et par qui a été créé ce mouvement ?

Catherine Dauriac : Le mouvement Fashion Revolution a été créé en réaction à l’effondrement du Rana Plaza, un immeuble de Dacca au Bangladesh. Le 24 avril 2013, cet ensemble de manufactures de vêtements s’écroule, laissant 1300 morts et plus de 2500 blessés. Ce jour-là au Royaume-Uni, Carrie Sommers et Orsola de Castro, deux créatrices de mode éthique, lancent le hashtag - désormais célèbre - #whomademyclothes sur les réseaux sociaux, demandant aux citoyennes et citoyens d’apostropher les marques sur la traçabilité et la transparence de leur chaine d’approvisionnement. Fashion Revolution France est né l’année suivante, en 2014.

 

mode ethique s engager avec fashion revolution - blog - klow


Quelles étaient les principales raisons derrière la création de ce mouvement ?

C.D : L’immense effroi provoqué par cet événement a été amplifié par la découverte d’étiquettes de vêtements dans les décombres. Des étiquettes de marques européennes connues, et parfois de « bonne réputation ». Réputation qu’il leur a fallu défendre envers et contre tout. Au fil des années, le mouvement Fashion Revolution est devenu mondial, avec plus de 103 pays impliqués.

 

Quelle est votre vision et quels sont vos engagements actuels ?

C.D : En tant que nouvelle Présidente de l’Association et journaliste spécialisée Textile et Environnement, je suis très engagée depuis plus de 20 ans pour plus d’éthique dans la mode. Avec Fashion Revolution France, et la nouvelle équipe de bénévoles activistes, nous avons une vision à 360° des évolutions nécessaires au secteur. Dans notre équipe, il y a des professeurs de mode, des créateur.trices, des journalistes, des experts textile, des acteurs.rices engagé.e.s, des lobbyistes.

Nous voulons une mode apaisée, belle et bonne pour les gens qui la créent, la fabriquent, la portent, et pour la planète qui nous accueille toutes et tous.

Nous voulons attirer l’attention sur les conditions de travail dans les usines (en Asie, mais aussi en Europe), sur le travail forcé et l’esclavagisme moderne (voir le scandale des populations Ouighours déportées en Chine), le harcèlement au travail subit par les ouvrières textiles (80% des gens qui fabriquent nos vêtements sont des femmes), les possibilités de syndicalisation très réduites, le salaire vital non respecté dans la plupart des pays, le travail des enfants dans les champs de coton…

L’autre aspect de notre travail se tourne vers la composition des textiles (le coton mortifère qui utilise 25% des terres arables, et jusqu’à 20% des pesticides mondiaux), le polyester (70% des tissus mondiaux 100% pétrole) qui étouffe nos océans, libérant à chaque lavage des microparticules jusque dans le plancton, provoquant la mort des espèces pélagiques et des coraux. 

Marie-Laurence Sapin : Notre travail de fond est surtout d’informer les citoyen.e.s sur ces sujets. L’aspect éducatif est le cœur de notre mission. C’est pour cela qu’on se rapproche surtout des jeunes, qui sont l’avenir de notre planète et souvent plus ouverts à la discussion et à une prise de conscience. Ils sont aussi les acteurs.rices de la mode de demain ! Nous soutenons par exemple les manifestations étudiantes autour du climat, et nous sommes d’ailleurs en partenariat avec le mouvement Youth for climate.

 


Vous organisez chaque année la Fashion Revolution Week autour du 24 avril, en mémoire de l’effondrement du Rana Plaza en 2013. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette semaine spéciale ?

C.D : En général – lorsque l’on pouvait encore réaliser des évènements physiques avant la pandémie actuelle – on organise un événement public sur Paris le jour de l’anniversaire du Rana Plaza le 24 avril. Toute la journée il y a des conférences de presse ou des tables rondes avec des acteurs.rices de la mode éthique mais aussi tous ceux qui souhaitent participer. Il s’agit d’un événement ouvert à tous ! L’année dernière, il y avait des ateliers et conférences tout le week-end, notamment avec Casa 93, l’école de mode spécialisée dans la mode éco-responsable avec qui nous sommes en partenariat. L’année précédente en 2018, nous avons réalisé une grande marche près du canal et cette année on a dû changer nos plans et s’adapter en réalisant par exemple des interviews live sur Instagram. 

M.L : Même si le format de la Fashion Revolution Week était différent cette année, nous avions le même objectif que nos événements en physique c’est-à-dire informer le plus grand nombre grâce à l’intervention d’acteurs et actrices engagé.e.s. On peut citer par exemple le collectif Ethique sur l’étiquette qui fait un travail remarquable concernant le respect des droits humains au travail notamment dans l’industrie textile. Au final, nous avons eu jusqu’à 700 vues par interview et beaucoup d’engagements sur les réseaux sociaux de la part d’associations, organismes, marques mais aussi de consommateurs.rices en quête de transparence.

D’ailleurs, Paris n’est pas l’unique lieu de prise de parole lors de cette semaine particulière. En France, les groupes de Nantes, Roubaix, Lille, Toulouse, Lyon, Nancy et bien d’autres se réunissent aussi régulièrement et organisent de nombreuses actions.

 

Quelles sont les autres types d’actions ou missions que vous menez tout au long de l’année en faveur de la mode éthique ?

C.D : Fashion Revolution se consacre à l’éducation du public, avec des outils de référence que l’on peut trouver sur notre site en ligne (des études et enquêtes sur la consommation de vêtements, Le livre Blanc 2020, et un Index de Transparence des marques de mode qui sort tous les ans) et des partenariats avec des Ecoles de Mode ou de Commerce (Casa93, IFA PARIS…). Nous proposons des cours gratuits en ligne sur le futur de la mode, nous suivons les campagnes de lobbying auprès de nos gouvernements, nous conseillons les marques de mode et les grandes Maisons (chaine d’approvisionnement, RSE). La France fait partie des pays phares avec une belle communauté très investie !

 

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Comment financez-vous vos actions ?

C.D : Nous avons peu de revenu, car nous sommes tous des bénévoles qui donnons de notre temps pour cette cause ! En général, on essaye au maximum d’établir des partenariats avec d’autres organismes ou des prestataires lorsque l’on veut organiser un événement.

 

Combien de bénévoles peut-on recenser en France ? Et dans le monde ?

C.D : C’est difficile de définir un nombre exact mais nous comptabilisons au moins une cinquantaine de bénévoles actifs en France. Dans le monde, ça se compte en milliers !

M.L : Cette année le nombre est difficile à évaluer comme nous n’avons pas eu d’événements physiques. Mais grâce à notre campagne digitale, nous avons doublé notre nombre d’abonné.e.s sur notre compte Instagram, on est aujourd’hui à plus de 10 000 ! De plus en plus de personnes souhaitent adhérer à Fashion Revolution et nous sommes d’ailleurs en train de traiter toutes ces nouvelles demandes.

 

Comment devient-on bénévole ?

C.D : Par mail à l’adresse france@fashionrevolution.org, sur notre site officiel. Il y a un petit questionnaire à remplir et il faut respecter nos conditions d’adhésion qui sont : être une personne physique et non pas une marque, lire le manifeste Fashion Revolution et le signer, ainsi qu’une contre-partie de 10€ pour soutenir l’organisme.

M.L : Nous traitons ensuite toutes les demandes d’adhésions et faisons surtout attention aux réelles motivations des personnes.

C’est important de savoir à quoi on s’engage et de partager les mêmes valeurs que Fashion Revolution, pour pouvoir changer les choses ensemble et dans la même direction !

 

Et ensuite, que fait-on lorsque l’on est bénévole ?

C.D : On peut faire plein de choses en tant que bénévole ! L’une des premières étapes est de rejoindre une commission ou se rallier au groupe Fashion Revolution le plus proche de chez soi. On peut même créer un nouveau groupe s’il n’en existe pas déjà un dans certaines villes ! Chaque groupe aura des actions ou missions différentes en fonction de leurs besoins, mais nous sommes toujours preneurs des compétences de chacun ! On a régulièrement des sessions brainstorming où on échange nos idées. Sur Paris, on se retrouve par exemple une fois par semaine pour échanger. Vient qui veut et qui peut et tout le monde a le droit à la parole !

Être bénévole pour Fashion Revolution c’est finalement un engagement à l’année, il ne faut pas hésiter à continuer de demander Who made my clothes au-delà de la Fashion revolution Week d'avril, et à s’informer continuellement sur la mode éthique.

 


Vous êtes proches de l’école Casa 93 à Saint-Ouen, que trouvez-vous intéressant dans la démarche de cette école d’un nouveau genre ?

M-L : C’est une école qui donne la possibilité à des jeunes qui n’auraient pas accès à des écoles payantes de se former sur la mode éthique et les créations textiles. Nous avons rencontré ces étudiants, et ce sont des jeunes très volontaires, déterminé.e.s, et surtout très créatifs.ives ! Cette école est une très belle initiative, d’une part car la liberté de création y est très grande mais aussi car l’éco-responsabilité est vraiment dans son ADN.

Désormais, beaucoup d’écoles sont dans l’interrogation concernant les problématiques environnementales, et elles se doivent d’intégrer cet aspect dans leur programme. Et c’est plutôt positif car si les étudiant.e.s commencent à s’intéresser à la mode éthique avant même d’intégrer le marché du travail, on peut penser que ça sera ancré dans leurs engagements sur du long terme !

L’année dernière, les étudiants de Casa 93 avaient réalisé un super film de mode dans le cadre de l’obtention de leur diplôme, digne de vrais professionnels. Avec du temps et la détermination, cette école de mode responsable prouve que l’on peut tout faire même sans de grands moyens.

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un.e jeune créateur.rice qui voudrait se lancer dans la mode éthique ?

M.L : La liste est longue ! Après avoir été modéliste pendant plus de 20 ans, j’ai décidé de transmettre mes connaissances sur les technologies textiles à travers l’enseignement et je dis toujours à mes étudiant.e.s que nous n’avons pas le choix, il y a une réelle nécessité d’avoir une mode plus vertueuse. Chaque détail compte lorsque l’on veut créer une marque de façon responsable, il ne faut pas négliger les choses plus techniques comme le choix des matières par exemple. Et oui, un textile ne vient pas d’un magasin ! Mais bien des animaux (soie, laine), des plantes (coton, chanvre, lin)… Il faut s’intéresser à la partie production et en comprendre les techniques, pour pouvoir connaître tous les rouages derrière une marque éco-responsable.

Et je suis plutôt contente quand je vois qu’il y a quelques années, seul un ou deux élèves s’intéressaient aux matières écologiques alors que désormais, plus de la moitié de mes étudiants me posent beaucoup de questions !

 

Et pour les consommateurs.rices, comment se tourner vers la mode éthique ?

C.D : Je vais reprendre les deux citations favorites de Fashion Revolution : la première est de Vivienne Westwood et dit « buy less, choose well, make it last », qui signifie « Achetez moins, choisissez mieux et faites-le durer ». Il faut en effet penser durabilité lorsqu’on veut s’intégrer dans la mode éthique. L’aspect réparation du vêtement est aussi très important, pour éviter le gaspillage vestimentaire.   

Cette première citation est en lien avec la seconde, de notre fondatrice Orsola de Castro qui précise : « le vêtement le plus écologique est déjà dans ton vestiaire ».  Ça peut paraitre logique mais acheter moins mais mieux est le meilleur moyen pour sortir du système de la fast-fashion et de la surconsommation ! 

Quand on sait qu’il y a plus de 100 milliards de vêtements produits chaque année alors que nous sommes 7 milliards et que la moitié de la population n’a pas accès à cette consommation, on se dit qu’il y a forcément un abus au niveau de la production textile ! Il faut donc réfléchir à tout ça avant faire un achat.

 


D’ailleurs, comment éviter de tomber dans le greenwashing ?

M-L : Bien lire les étiquettes des vêtements ! Cette première étape est primordiale et nous donne déjà une bonne vision sur la production éthique ou non d’un textile. Il faut se renseigner sur le lieu de fabrication du vêtement ainsi que sa matière et composition et ne pas hésiter à interroger les vendeurs.euses. Si les marques ne sont pas capables de vous donner toutes les informations nécessaires pour retracer l’histoire du produit, c’est qu’il y a un réel manque de transparence…

La transparence est la clé pour contrer le greenwashing !

C.D : Maintenant, c’est plus facile de s’y retrouver grâce aux réseaux sociaux. Le hashtag #whomademyclothes est par exemple un moyen qui permet d'alerter les citoyen.ne.s et de demander aux marques plus de transparence pour une fabrication respectueuse de l’environnement et des droits humains.

Le prix est aussi un bon indicateur : derrière un tee-shirt à 4€, c’est impossible que les travailleurs.euses aient aussi été payés à un prix juste par exemple. On ne le rappellera jamais assez mais les consommateurs.rices ont un grand poids dans l’industrie de la mode : ce sont eux qui participent au bon fonctionnement d’une marque ou non. Mais pour bien choisir et soutenir la mode éthique (et non pas des marques de fast-fashion soi-disant éco-responsable car non, ça n’existe pas !), encore faut-il qu’ils soient sensibiliser, d’où notre travail de fond sur l’éducation aux problématiques d’aujourd’hui.

 

Au vu de la prise de conscience générale, avez-vous noté une réelle volonté de la part des marques vers plus d’engagement actuellement ?

M-L : Il y a une tentative de changement en France, peut-être moins qu’ailleurs (comme les pays du nord ou Scandinaves) mais elle est présente car inévitable en réponse aux problématiques actuelles. Et on peut aussi dire merci aux consommateurs.rices, qui demandent plus de transparence, donc les marques de mode doivent s’adapter ! 

Ce sont plus les petites marques avec des valeurs environnementales et sociales fortes qui insufflent un renouveau aux plus grandes enseignes, car elles prouvent que ce modèle peut fonctionner.

 

Pensez-vous que Fashion Revolution a apporté un changement positif dans l’industrie textile ?

C.D : Fashion Revolution est la première des ONG engagées pour la mode éthique et le droit des travailleurs du domaine textile en termes de nombres de membres et d’adhérents. Il est clair que nos actions ont eu un impact dans le monde de la mode depuis 2015, le hashtag #Whomademyclothes est devenu viral, de même que notre nouveau cette année : #whatsinmyclothes, dédié à la composition des vêtements. Désormais, il y a aussi une réelle prise de parole et prise de conscience sur l’esclavagisme moderne, dont on entendait peu parler il y a quelques années.

N’hésitez pas à vous renseigner grâce à nos études informatives présentes sur le site de Fashion Revolution : leurs données chiffrées prouvent cette évolution positive dans le domaine textile. 

Le rapport d’Ellen Mac Arthur sur l’économie circulaire ou les campagnes Greenpeace sont également des bons outils pour se renseigner sur les évolutions en cours concernant l’industrie textile, la mode éthique ou l’écologie de manière générale.

Le réel changement que l’on a noté est au niveau des consommateurs.rices. Car la vague green est en fait la troisième depuis les années 1990 : il y a eu ensuite celle de 2015 puis depuis 2018, avec cette fois-ci un réel intérêt du grand public.

Même si le chemin est encore long, une réelle révolution est en marche !


Merci beaucoup à Catherine Dauriac et Marie-Laurence Sapin pour avoir répondu à cette interview ! Si vous souhaitez vous engagez auprès de Fashion Revolution ou tout simplement soutenir le mouvement, rendez-vous sur leur site Internet fashionrevolution.org et sur Instagram : @fash_rev_france. 

Pour continuer dans le chemin de la mode éthique, n'hésitez pas à faire un tour sur notre e-shop, où plus de 40 marques éco-responsables sont recensées ! 

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