MONTRER LA COLONNE

Fairwear foundation est un organisme qui veille à cet aspect social dans l’industrie textile. Nous avons voulu en savoir plus sur leur fonctionnement et leurs pratiques, alors nous avons interrogé Ellen Keith, qui travail à la direction de l’organisation. Découvrez en intégralité notre interview et comment Fairwear Foundation milite pour une mode éthique, plus juste et responsable !

 

Bonjour Ellen ! Tout d’abord, qu’est-ce que Fairwear Foundation concrètement ? Quelle est votre vision et en quoi êtes-vous un acteur de la mode éthique ?

Fairwear Foundation est une organisation multipartite indépendante, c’est-à-dire que nous travaillons en collaboration avec d’autres partenaires comme des organismes commerciaux (nous avons plus de 130 marques de mode membres), des syndicats, ou bien des organismes gouvernementaux. Nous pensons réellement qu’aujourd’hui, il existe de meilleurs moyens pour fabriquer nos vêtements.

Ensemble, notre but est donc de trouver des solutions innovantes pour améliorer les conditions de travail des différent.e.s employé.e.s de l’industrie textile, peu importe leurs missions et leurs positions sur la chaîne de production. Nous voulons voir un monde où l'industrie de l'habillement garantie un emploi sûr dans un environnement sain aux travailleurs et travailleuses, qui doivent pouvoir jouir de leurs droits et bien sûr être correctement rémunéré.e.s. Notre mission est donc de nous concentrer plus sur la responsabilité sociale des acteurs de l’industrie textile plutôt que sur l’aspect environnemental.

 


Quelle est l’histoire derrière la création de cette organisation de commerce équitable ?

Tout a commencé en 1999, lorsque le FNV (un syndicat néerlandais) et l’organisme Clean Clothes Campaign se sont réunis dans le but d’améliorer les conditions de travail dans l’industrie textile. Ils ont démarré avec des projets pilotes dans quatre entreprises des Pays-Bas jusqu’à devenir un véritable organisme agissant à l’international pour une mode plus juste et équitable ! Aujourd’hui, Fairwear Foundation emploie 50 employé.e.s à l’année à Amsterdam dans notre siège social, mais aussi dans les différents pays où nous sommes présents.

Quels sont les principaux problèmes que vous rencontrez aujourd’hui dans l’industrie textile ?

Aujourd’hui, l’industrie textile est dominée par cette tendance à la surconsommation : les consommateurs.rices achètent toujours de plus en plus, pour au final ne porter leurs vêtements que sur un temps très réduit, avant de les jeter ou de les laisser à l’abandon au fond de leurs placards… La demande est très forte et derrière, les prix sont irréalistes : beaucoup de vêtements qui sont produits aujourd’hui ne sont pas proposés à un prix juste. Le résultat ? Ce prix doit forcément être payé par quelqu’un et ce sont tout le temps les travailleurs.euses en bout de chaîne qui se retrouvent laissés pour compte et en souffrent…

L’industrie textile a de nombreux problèmes, en plus du côté environnemental : la plupart des employé.e.s sont sous-payé.e.s, sont forcé.e.s de travailler un nombre d’heures par journée et semaine qui est inhumain, ils.elles ont déjà subi.e.s des formes de discriminations raciales ou de genre, ou ne travaillent pas dans un environnement sécuritaire… et la liste est encore bien longue !

Selon nous, la mode se doit d’être responsable et équitable. Cela fait partie des droits humains fondamentaux de base de pouvoir travailler convenablement dans un environnement sain, et l’industrie textile a malheureusement encore du chemin à faire sur cet aspect…

Mode ethique - interview fairwear foundation - klow


Pouvez-vous citer quelques exemples d’actions que vous mettez en place pour assurer des normes de commerce équitable au sein des entreprises textiles ?

Nous nous concentrons sur 4 aspects principalement.

Au-delà des usines de fabrication, nous avons un regard sur les marques en elles-mêmes et pas seulement leur partie production. Nous nous renseignons ainsi sur les pratiques de la marque, de ses achats à sa stratégie commerciale en passant par son management interne. Par exemple, si une marque produit de nombreuses collections à chaque saison, cela veut dire qu’en amont, elle met une certaine pression sur les usines de production parce-que les deadlines sont plus rapprochées et courtes. Ce temps de production est en fait irréaliste et en conséquence, les travailleurs.euses sont souvent forcé.e.s à travailler plus pour pouvoir sortir toutes les collections à temps. Il est donc important de vérifier la stratégie de la marque, qui en dit déjà beaucoup sur la gestion de ses employé.e.s.

Le plus gros de notre travail se fait tout de même dans les usines de production textile, où nous faisons des audits réguliers. Une des actions les plus importantes pour nous est la réalisation d’interview sur site : nous donnons la chance aux salarié.e.s de pouvoir prendre la parole sur leurs conditions de travail et ce dans un contexte où ils.elles se sentent à l’aise de parler librement, sans qu’un.e de leur manager ne soit présent.e.

Nous avons également mis en place une ligne téléphonique pour ces travailleurs.euses, qui peuvent appeler à n’importe quelle heure de façon anonyme lorsqu’ils.elles font face à un problème au travail. L’appel sera toujours dans leur langue locale. Nous prenons la plainte et tentons ensuite de la résoudre avec la marque et le.a manager.e de l’usine concernée.

Enfin, nous réalisons des formations dans les usines car un changement sur le long-terme démarre d’abord par l’éducation ! Notre programme vise à aider les salarié.e.s comme la direction à mieux travailler ensemble, et surtout à mieux dialoguer, dans la bienveillance et le respect. Nous éduquons par exemple les travailleurs.euses sur leurs droits grâce à nos 8 standards du Fairwear code of labor practice. Plus ils deviendront conscient.e.s de leurs valeurs, plus ils pourront mieux communiquer leurs préoccupations à leurs supérieur.e.s !

 

D’ailleurs, pouvez-vous revenir sur ce Fairwear code of labor practice ? Comment avez-vous choisi ces 8 standards visant à des conditions de travail décentes dans les entreprises ?

Lorsqu’une marque souhaite rejoindre notre organisation, elle doit signer ce code du travail, il s’agit d’un engagement. Nous avons choisi ces standards en accord avec les hautes conventions internationales sur les codes du travail comme l’Organisation Internationale du Travail et la Déclaration sur Droits Humains des Nations Unies. Ils n’ont pas été choisi au hasard, mais sont basés sur de réelles lois internationales.

Ils comprennent :

     - Un emploi choisi et non forcé (nous refusons tout esclavagisme moderne)

     - La liberté de joindre ou créer une association ou un syndicat de travailleurs.euses, et le droit de négociation collective

     - Pas de discriminations au travail, quelles qu’elles soient

     - Pas d’exploitation de travail des enfants : ce problème existe encore dans certains pays actuellement et lorsque c’est le cas, notre rôle est de trouver une place dans une école pour ces enfants

     - Une rémunération juste, permettant aux employé.e.s de vivre correctement

     - Des heures de travail raisonnables

     - Des conditions de travail saines et sécuritaires

     - Un contrat juste La possibilité de participer à des programmes de formation et d’éducation

Tous ces standards sont détaillés sur notre site !

 

Comment peut-on devenir membre de Fairwear Foundation ?

Nous travaillons avec des marques basées en Europe, mais une de nos principales demandes est que la marque doit avoir au moins 50% de sa production basée dans un pays où nous sommes actifs (nous agissons dans 11 pays au total), ou alors dans des pays dits à « faibles risques », où les droits du travail sont inscrits dans la loi.

La marque doit également avoir un chiffre d’affaire annuel de minimum 10 millions d’euros : nous voulons en effet être sûr qu’elle puisse investir financièrement au sein de ses usines, pour améliorer les conditions de travail de ses employé.e.s et couvrir toutes les dépenses liées aux différentes formations et à nos conseils. Nous nous adaptons à chaque marque, car chacune a des besoins différents. C’est pour cela que le prix d’entrée pour devenir membre de Fairwear Foundation diffère selon chaque marque, en fonction de ses revenues et ses volontés de collaboration avec nous.

Elle passe ensuite au processus de candidature, en s’engageant notamment auprès de nos 8 standards de code du travail et nous vérifions si ses engagements correspondent aux nôtres. La première année, la marque va participer à différentes sessions de formations pour évaluer le travail à effectuer, avant de passer un test de performance au bout d’un an. Ce test nous permet de vérifier ensuite chaque année où se situe la marque dans son processus d’intégration des valeurs du commerce équitable.

interview - fairwear - foundation - klow


Pouvez-vous nous expliquer votre processus d’audit : comment vérifiez-vous qu’un de vos partenaires respecte bien les normes sociales et de commerce équitable au sein de son entreprise ?

Il y a deux types d’audits : le premier est réalisé par les marques elles-mêmes, au travers d’un audit de contrôle régulier. Les marques sont responsables de vérifier au moins 80% de leur volume de production tous les 3 ans.

De notre côté, nous vérifions aussi les conditions de travail des usines de nos marques membres, surtout s’il y a eu une plainte dans l’une d’entre elles. Nous contrôlons alors si le problème a bien été résolu et qu’il ne se reproduise pas quelques mois plus tard. Comme je l’ai mentionné tout à l’heure, notre audit se fait aussi grâce à nos interviews au sein des usines, où nous permettons aux employé.e.s de s’exprimer sur leur travail.

Bien sûr, nous examinons aussi les documents des entreprises (contrats, planning, etc), qui doivent respecter nos standards et les lois internationales des droits du travail et des droits humains.

 

Si une de vos marques membres ne respecte pas vos standards, que se passe-t-il ?

Nous soutenons le changement et les perspectives d’améliorations étapes par étape. En général, si une marque souhaite nous rejoindre c’est qu’elle se sent proche de nos engagements, et nous n’attendons pas qu’une marque soit parfaite dès le départ !

S’il y a vraiment un trop grand écart entre nos volontés et les actions de la marque, celle-ci peut être suspendue pendant un an (cela peut arriver si cette enseigne décide de changer complètement son organisation interne ou ses pratiques de management du jour au lendemain par exemple). Après un an, la marque peut recommencer le processus de candidature si elle le souhaite, et nous pouvons revoir comment travailler ensemble.

Nous sommes contre le greenwashing et bien sûr, nous voulons être sûr qu’une marque se disant membre de notre organisme respecte réellement nos standards. Néanmoins, nous sommes aussi pour le changement step by step, et chaque marque est différente dans son chemin vers plus de responsabilité sociale !

Et aujourd’hui, voyez-vous un réel changement s’opérer dans l’industrie textile sur ces questions de commerce équitable et de mode éthique ?

Je dirais… Oui et non ! Il faut quand même garder à l’esprit que le textile est une industrie énorme et complexe, avec beaucoup de problèmes. Et malheureusement, on ne peut pas espérer un changement du jour au lendemain… Ce dont nous avons besoin, c’est que les marques comme les consommateurs.rices soient plus conscient.e.s que la mode éthique est la voie à suivre. Plus ces dernier.e.s vont vouloir du changement, plus ils.elles vont pouvoir pousser les marques à améliorer la façon dont ils produisent leurs vêtements ! Nous avons aussi besoin de l’aide des gouvernements, pour s’assurer que les standards soient égaux partout dans le monde et que des pénalités existent en cas de non-respect des normes établies.

Au final, on a besoin de beaucoup d’acteurs pour que cela fonctionne…

Mais d’un autre côté, beaucoup de changements positifs ont déjà eu lieu ! Surtout depuis 2013, après le tragique accident de la manufacture textile du Rana Plaza, au Bangladesh. Il y a une certaine prise de conscience, de la part des consommateurs.rices mais aussi des journalistes et médias, qui se sont intéressés aux conséquences de l’industrie textile sur notre planète et les Hommes.

Et aujourd’hui il y a de plus en plus d’initiatives qui militent pour une mode plus juste et responsable ! Comme beaucoup d’acteurs engagés, nous voulons que la mode éthique devienne mainstream, au même titre que pour le domaine alimentaire par exemple : désormais il est presque normal de se tourner vers des produits bios. Nous voulons la même chose pour l’industrie textile, pour que la mode éthique devienne la normalité !

 

Avec la pandémie actuelle du covid-19, beaucoup de travailleurs.euse textiles se sont retrouvé.e.s sans salaire voire licencié.e.s… Comment agissez-vous pour tenter de les aider ?

En effet, de nombreuses marques de mode ont annulé leurs commandes dans les usines de production avec la pandémie mondiale, même si les vêtements avaient déjà été produits d’ailleurs… Il en a résulté de lourdes conséquences financières pour les usines, qui ne pouvaient presque plus payer leurs salarié.e.s. En plus de ça, ils.elles étaient souvent sous pression, sans ressources psychologiques pour faire face à cette situation inhabituelle et sans possibilité d’aide de l’Etat comme ce fût le cas pour nous, pays européens.

Evidemment, nous n’avons pas pu les aider en personne, en nous rendant comme d’habitude sur leur lieu de travail. Alors nous nous sommes adaptés, et on essaye de discuter avec les marques pour qu’elles continuent de soutenir leurs salarié.e.s malgré tout. Nous avons instauré un nouveau guide de conseils, pour que chaque marque remodule son budget et ses dépenses : le but est que la marque continue de générer un chiffre d’affaires convenable, sans que personne ne soit laisser pour compte. Cela passe parfois par la réduction du budget sur certains aspects, pour le rebasculer sur d’autres terrains et ainsi limiter les licenciements par exemple.



Quelle est la différence entre vous et un label de certification textile sur la mode éthique ?

En effet, s’il y a une chose à retenir de Fairwear Foundation c’est que nous ne sommes pas un label pouvant donner des certifications aux marques ou à nos usines partenaires ! Nous ne voulons pas que les gens se disent qu’une marque est certifiée Fairwear Foundation, car notre rôle est d’accompagner les marques vers un changement positif, et chaque marque n’en est pas au même stade. Nous sommes comme des conseillers.

Ce que vous pouvez vous dire lorsque vous tombez sur une marque membre de Fairwear Foundation, c’est qu’il s’agit d’une enseigne qui réfléchit à ses engagements durables et sociaux, et qu’elle fait des efforts pour que sa production soit le plus éthique et équitable possible.

Nous mettons surtout un point d’honneur à ce que chacun de nos partenaires soit 100% transparent et honnête sur leurs méthodes de production. D’ailleurs, vous pouvez retrouver toutes les plaintes qui ont déjà faites par des travailleurs.euses sur notre site : c’est grâce à ce gage de transparence que nous pouvons voir une réelle amélioration pour la suite !

 

De nouveaux projets pour le futur au sein de Fairwear Foundation ?

Je ne cesserais de le répéter mais… faire de la mode éthique et juste une normalité reste la priorité !

En ce moment, nos projets se concentrent sur la rémunération des salarié.e.s. Toutes et tous devraient en effet pouvoir vivre normalement et ce sur le long-terme, en ayant des possibilités de se retourner en cas de crise ou d’événements inattendus comme le covid-19 par exemple. Il ne s’agit pas d’avoir un salaire minimum, mais un salaire qui permette à l’employé.e de subvenir convenablement à ses besoins, ainsi qu’à ceux de sa famille. Nous avons lancé ce projet au vu de la situation actuelle, avec la mise en place d’un calculateur de salaire. Grâce à cet outil, la marque peut repenser et réajuster ses dépenses, pour que ses coûts soient amortis tout en payant convenablement tous les travailleurs.euses.

Ensuite, nous travaillons actuellement sur le dialogue social. Nous voulons que les travailleurs.euses puissent être en mesure de s’exprimer face à leurs supérieur.e.s, car ils.elles connaissent leurs besoins et leurs droits mieux que n’importe quel texte de loi ou standard. Nous souhaitons instaurer un dialogue récurrent entre tous les employé.e.s d’une usine de production textile.

 

Merci à Ellen Keith d’avoir répondu à nos questions ! Pour découvrir un autre acteur qui s’engage dans la mode éthique, n’hésitez pas à lire notre interview avec l’organisme Fashion Revolution France.

D’ailleurs, vous vous demandez à quoi correspond la mode éthique ? On vous l'exprime juste là !

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